Les sportifs serbes sont-ils manipulés par le pouvoir ?

Publié: 21 octobre 2010 dans Sportifs nationalistes

Fin février 2008. Face caméra, un visage grave, ému, s’adresse à son peuple. « Nous vivons une des périodes les plus sombres de l’histoire de la Serbie, et je vous remercie d’être venu aujourd’hui, montrer au monde que nous ne sommes ni petits ni faibles. Que nous sommes unis et déterminés à défendre ce qui nous appartient. Le Kosovo est serbe, et il le sera toujours ». Qui parle ainsi ? Boris Tadic, le président serbe ? Tomislav Nikolic, son rival pour la Présidentielle ? Ni l’un ni l’autre. L’orateur du jour s’appelle Novak Djokovic. Le jeune champion de tennis, N°3 mondial, n’a pas encore 21 ans.

Il n’est pas seul à faire entendre sa voix. Eindhoven, quelques jours plus tard: Milorad Cavic remporte le titre européen du 50 m papillon. En larmes sur la plus haute marche du podium, il arbore un tee-shirt rouge sur lequel s’étale en lettres blanches, « le Kosovo est serbe ». Sur le champ, la Ligue européenne de natation le condamne à une amende de 7000 euros.

Depuis qu’Hashim Taçi a déclaré l’indépendance du Kosovo, les émeutes et réactions d’indignation se multiplient à Belgrade. Après la première salve politique, les stars du sport serbe montent au créneau pour défendre « la nation en danger ». Le phénomène étonne. Choque même. Le sport a-t-il vocation à porter le message du pouvoir ? La réalité est plus complexe.

Sportifs mais pas apolitiques

Sport et politique, deux mondes qui devraient rester cloisonnés. En juin 1998 déjà, le ministre nigérian des affaires étrangères en réfutait l’idée: « C’est une philosophie hypocrite. Les exploits sportifs sont aujourd’hui utilisés comme étalon de la grandeur d’un pays ». A fortiori dans un contexte de crise. Pascal Boniface, auteur de « Géopolitique du sport », analyse le phénomène à l’implosion d’un territoire multinational comme la Yougoslavie. « Les jeunes Etats-nations ont recours à l’imaginaire produit par le sport pour forger une conscience nationale et affirmer son existence. Il est plus facile de s’identifier à une équipe de foot, que chacun peut voir et soutenir à la télévision, que de s’émouvoir de la vision d’une représentation diplomatique à l’ONU. »

Printemps 1992, la Fédération Yougoslave, qui ne réunit plus que la Serbie et le Monténégro, se voit officiellement mise au ban des nations. Frappée par des embargos commerciaux et sur les médicaments, elle est en plus, bannie de toutes les compétitions sportives internationales. La goutte d’eau, et le vase déborde. En première ligne de la contestation, les sportifs expatriés décident de mettre leur notoriété au service du régime de Belgrade. Le président serbe peut bien sûr compter sur ses partisans de la première heure, comme Sinisa Mihajlovic, le prolifique attaquant de la Lazio de Rome. Mais pas que.

Quand l’Otan se met à bombarder la Serbie, même les plus apolitiques des footballeurs serbes affichent leur soutien à Milosevic par des T-shirt représentant des cibles. Savicevic, pourtant viscéralement opposé à la politique du dictateur, déclare alors : « Milosevic doit être blâmé pour ce qui se passe en Yougoslavie, mais il n’est pas le seul. Tout le monde aujourd’hui est derrière lui, prêt à combattre à mort pour le Kosovo qui est une terre sacrée des Serbes ». Une réaction conforme à l’analyse du journaliste Ignacio Ramonet, qui constate que « dans les zones de conflits endémiques ou de guerre, le football, parce qu’il mobilise les foules et exaspère les passions, reflète fidèlement la violence des antagonismes ».

Novak Djokovic brandit un drapeau serbe à Pékin en 2008

Onze ans ont passé, mais sur la question kosovare, les positions n’ont pas bougé d’un iota. Pour Dejan Dimitrijevic, professeur en ethnologie à l’Université de Nice et membre de l’Association française d’études sur les Balkans, la réaction de Novak Djokovic est tout sauf étonnante. « Djokovic, Stankovic, Vidic et consorts, ils ne voient pas la liberté des kosovars, mais une injustice, un territoire volé. Comme à peu près 95% de la population serbe. Seule une poignée de hauts fonctionnaires qui travaille à Belgrade sur la construction européenne, a une opinion différente. »

Alors, manipulation politique ou pas ?

« Il faut se souvenir du contexte. En 2008, les élections présidentielles se jouent sur un fil. Le deuxième tour est une bataille de l’opinion, et dans ce cadre, l’instrumentalisation des « stars nationales » compte dans le jeu électoral. Mais n’ exagérons pas le trait. Si des liens existent entre sport et politique, ils ne sont pas si prégnants. Quand Djokovic s’adresse aux serbes, il le fait de bon coeur. Personne ne le force. Les sportifs ont une conscience politique, et ne se font pas prier pour la faire entendre. »

Le hooliganisme n’est pas un sport

De notre vieille Europe, la tentation se fait souvent vive de coller l’étiquette « ultranationaliste » à tous les évènements qui ternissent l’image de la Serbie. Derniers exemples en date, le match de football à Gènes, interrompu après 6 minutes de jeu, ou encore les affrontements serbo-croates, en marge de l’Open d’Australie 2009.  » Tout n’est pas forcément lié, nuance Dejan Dimitrijevic. Ces évènements, aussi tristes qu’ils soient, ne traduisent pas la réalité du sport en Serbie. A Melbourne, on parle de la diaspora, une population qui n’a pas vécu l’évolution de la dernière décennie, qui est restée dans une logique très archaïque des relations balkaniques. Et pour ce qui est du match face à l’Italie, on touche au hooliganisme. Des gens qui utilisent les tribunes pour mettre en scène leur vision de l’Histoire, par des chants et des appels au front national. Rien à voir avec le sport. »

Et pas grand chose à voir avec la Serbie. Le quotidien Politika a fait part de sa honte et du sentiment de déshonneur général qui frappait le pays. Très choqué, Djokovic a souhaité exprimer sa déception face à la stupidité de soi-disant supporters: « Je suis clairement contre la violence, donc je ne veux pas voir ça ».

Mathieu Palain

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