La couverture médiatique trop légère ?

Publié: 22 octobre 2010 dans Médias, Société

Vidée de ses correspondants étrangers depuis la fin de la guerre, la région des Balkans est peu présente dans les médias français. Une lecture parcellaire qui rend complexe pour le lecteur la compréhension des événements dans la région.

La guerre est finie, l’actu aussi

L’intérêt pour les Balkans diminue aussi bien dans les rédactions que chez les lecteurs.

Une semaine avant l’incident de Gênes, on votait en Bosnie-Herzégovine. Quelques brèves, une ou deux colonnes d’analyse politique, les journaux français se sont contentés du minimum. Seule la Croix en a fait sa « Une », avec une double page et un reportage dans la ville de Foca, marquée durant la guerre par de nombreuses exécutions de Musulmans, et qui aujourd’hui revit.

« Les élections bosniennes, on en a parlé, mais c’est vrai que cela n’a pas rempli des pages et des pages. » Fabrice Pozzoli, correspondant à Sarajevo pour la Croix et Le Parisien entre 1993 et 1996, connaît bien la région. Et il comprend parfaitement qu’aujourd’hui on en parle peu dans les journaux français. « On s’intéresse à une zone lorsqu’elle est en crise. Depuis la fin de la guerre au Kosovo il y a 10 ans, il ne se passe rien dans les Balkans. Et la situation économique et politique évolue lentement malheureusement. » La logique est simple : « Pour reprendre l’exemple des élections bosniennes, il s’agit d’un non-événement : elles se sont déroulées sans affrontement, et dans le calme. »

Fabrice Pozzoli, correspondant à Sarajevo entre 1993 et 1996.

Faible présence médiatique

En temps de paix, la couverture d’une région encore exclue de l’Union européenne est parcellaire. On aborde le plus souvent des questions de stabilité régionale et de géopolitique comme l’indépendance du Kosovo, à l’occasion de la visite d’un chef d’Etat ou d’un membre de gouvernement. La visite de Hilary Clinton en Serbie le 13 octobre en est un bon exemple. Autre approche classique, les séquelles de la guerre, la reconstruction et l’essor d’une génération qui a vécu les conflits enfant.

Ce prisme réducteur trouve des explications matérielles. En une décennie, les pays de l’ex-Yougoslavie se sont quasiment vidés des correspondants internationaux autrefois installés à Belgrade, Sarajevo, Zagreb ou Skopje, et les postes permanents qui ont survécu manquent cruellement de moyens. La plupart des journalistes français et étrangers qui sillonnent les Balkans sont de jeunes pigistes. Pour eux, il est devenu délicat de proposer leurs sujets. « Les sujets dans les Balkans n’intéressent plus, parce que les rédactions ont saturé. Pour vendre un papier, il faut trouver des angles très précis. » Souvent pour des magazines spécialisés, et donc un public connaisseur restreint.

Lecteur peu averti

La plupart des lecteurs ne portent pas un grand intérêt à la région balkanique. Cela s’explique sans doute par un certain degré de méconnaissance. Fabrice Pozzoli en fait le constat étonnant : « En France, contrairement à l’Allemagne et l’Italie, qui ont toujours eu des liens plus étroits avec les Balkans, on garde l’image de pays qui sortent à peine de la guerre. Il m’est arrivé de discuter avec des Français à propos du tourisme en Croatie : leur première réaction était de s’inquiéter des champs de mines. Mais à part le Kosovo, qui est une toute petite région, les conflits ont cessé il y a plus de 15 ans ; et entre temps, la Croatie est devenue une destination touristique prisée ! » Pour le journaliste indépendant, les médias sont en partie responsables de cette représentation collective, mais la source du problème est « politique » : l’Europe, qui ne s’est intéressée que très tard au sort de l’ex-Yougoslavie (elle a attendu l’intervention des Etats-Unis, dont l’aboutissement est l’accord de Dayton, en 1995), n’a pas de projet politique pour les petits Etats du sud-est, et la région demeure exclue de l’espace public européen.

Adrien BAIL

Point de vue
Images et discours à manipuler avec précaution

Arta Seiti, spécialiste des Balkans.

Pour Arta Seiti, spécialiste des Balkans, si les Français n’ont pas une fausse image des Balkans, les médias n’aident pas à se débarrasser des stéréotypes.
« Nationalisme », « ultra-nationalisme », « Montée de la violence », la répression de la Gay pride de Belgrade le 10 octobre et les affrontements du match Italie-Serbie le 12 octobre ont fait couler de l’encre dans les journaux français. Rarement lit-on autant d’articles sur la région des Balkans. Mais en parle-t-on de façon satisfaisante ?

Arta Seiti, chercheur d’origine albanaise et spécialiste des Balkans à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, à Paris, regrette la faible mise en perspective de ces événements. « Le mode de traitement est au fond assez factuel, et descriptif. A l’occasion de la venue de Hilary Clinton en Serbie, on a rappelé des éléments de contexte à propos du Kosovo, mais c’est tout. Or, la compréhension ne peut se passer de l’analyse. »

Pour elle, l’Europe semble « découvrir les problèmes de violence et l’état rétrograde des mœurs en Serbie. » Une vision assez « naïve », au fond, qui consiste notamment à considérer la Gay pride comme un « test » démocratique : on met la lumière sur la violence des événements, mais on ne s’attarde pas sur les progrès en la matière. « En 2001, la Gay pride avait été simplement annulée sous les pressions de l’extrême droite. »

« Les images mobilisées dans le discours identitaire ne renvoient pas nécessairement à une idéologie »

La logique est semblable pour les affrontements de Gênes. « Dernièrement, la Serbie a modéré son discours sur le Kosovo, dans le cadre du rapprochement de l’U.E. Parler de montée du nationalisme en Serbie vient pour moi d’une facilité de lecture. Serbes et Kosovares ont construit une imagerie idéologique, c’est-à-dire des symboles, des mythes (la bataille de Kosovo Polje en 1389 par exemple, fondatrice de la Serbie défaite par les Ottomans dans la plaine du Kosovo). Parce qu’il y a un conflit d’identités, ces images sont mobilisées dans un discours identitaire, mais celui-ci ne renvoie pas nécessairement à une idéologie. »

En se faisant l’écho de ces événements spectaculaires, les médias s’exposent ainsi au jeu des acteurs politiques de la région. Il expose aussi ses lecteurs à un discours difficile à décrypter. Or, ceux-ci ne possèdent souvent pas les clés de lecture suffisantes. Au final, cela a pour effet de renforcer l’image que le lecteur occidental s’est déjà construire. « Société barbare, poudrière, zone de conflit permanent… les stéréotypes ne manquent pas. »

A. B.

Lire l’actualité des Balkans en français

Le Courrier des Balkans sélectionne et traduit des articles dans la presse des pays d’Europe du sud-est depuis 1998. Le site propose un suivi de l’actualité de la région au jour le jour, des dossiers et des sujets magazine. La rédaction propose aussi des livres, une web-radio, et des événements (des conférences, une croisière dans les Balkans)

Courrier international suit l’actualité du monde depuis 1990. Sur le même modèle, cet hebdomadaire traduit les articles de nombreux journaux et sites internet d’information. Il accorde chaque semaine plusieurs pages aux Balkans dans sa rubrique Europe.

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